40 ans du Kinomichi (3/5) – Témoignages sur Maître Masamichi Noro

Les témoignages, partagés sur scène ou dans le livret distribué aux 500 convives de la MCJP le 1er avril 2019, regroupent des expériences, anecdotes et échanges qui ensemble rendent honneur à Maître Noro Masamichi. Pour que l’hommage n’en soit que plus juste, des paroles et souvenirs de Gisèle de Noiret, Georges Lamarque et du Père Jacques Breton furent intégrés au recueil. Ces trois pionniers du Kinomichi, décédés peu après Maître Noro, prirent un soin particuliers pour partager leur expérience auprès du Maître.

TEMOIGNAGES DE LA PERIODE DE L’AIKIDO – Année 60 et 70

Madame Tamura Rumiko, épouse de Nobuyoshi Tamura 8ème dan Aikido shihan

Lorsque nous sommes arrivés en France, nous avons retrouvé Noro sensei sur quelques stages et nous avons partagé des moments très joyeux, des baignades sur la côte méditerranéenne pour n’en citer qu’un parmi tant d’autres.

On dit de certaines personnes qu’elles baratinent ou qu’elles se vantent mais quand je repense à Noro sensei, je revois quelqu’un qui disait toujours la vérité des choses.

Et je pense qu’il consacrait tout son temps pour trouver sa vérité. Ce sont ces propres mots : « le chemin du ki », n’est-ce pas ? Six années se sont écoulées depuis sa mort, il se peut qu’il s’amuse bien avec mon mari en parlant de leur passé. Je prie sincèrement pour le repos de son âme.

Masaki Takegaki, assistant de Maître Noro dans les années 70

Déjà à cette époque, sa pratique était très différente de celle qu’il avait au Japon. Noro sensei a développé un style unique que personne ne pouvait imiter. La pratique avec les grands Maîtres est assez indescriptible. C’est comme s’il y avait un style sans qu’il y en ait un.

Dès mon arrivée en France, il m’a tout de suite pris comme Uke. Au club d’Aikido universitaire, j’avais l’habitude de faire Uke. Au début, il était gentil. J’ai tout de suite ressenti la puissance de ses techniques. Sa façon de conduire le mouvement m’intéressait. Je recevais parfois mal les projections, mais j’étais fier et ne lui montrais pas. Les débuts furent difficile mais je me suis rapidement adapté à cette pratique. Puis, tout est allé très vite. Mon corps s’est naturellement adapté à cette pratique, les sensations se sont fortement développées. Si je n’avais pas été son Uke, tout aurait été différent.

Lorsqu’il était de mauvaise humeur, il ne le montrait pas, mais il me projetait très fort. Il sentait les choses différemment. Il n’était d’ailleurs pas toujours logique selon moi. D’ailleurs, si c’était logique, n’importe qui aurait pu le copier. Il changeait fréquemment le sujet de la conversation lorsque cela ne lui plaisait pas. C’était pour lui tout à fait normal.

Jamais il ne nous a fait répéter avant les démonstrations. Nous ne savions pas ce qu’il allait faire. Au dernier moment, il nous disait combien de personnes il souhaitait sur le tatami. Il ne s’appuyait uniquement que sur les sensations pour les démonstrations, surtout avec le jo. Nous pouvions voir le style de O’sensei dans son jo, vivant à sa façon.

Les kata ne l’intéressaient pas car il n’en a pas appris auprès de O’sensei qui n’en enseignait pas. Il a juste ressenti son contact. Tout a été intégré de façon. Ainsi, Noro sensei n’enseignait que les déplacements. Pour lui, les pratiques de l’Aikido à main nu et au jo étaient identiques. Nous pouvions le voir. Le jo était comme un prolongement de son corps. En travaillant seul avec le jo, il a beaucoup développé sa pratique. Il pouvait faire tous les mouvements d’Aikido avec le jo. Il aimait beaucoup le jo. Je pense que c’est grâce à cette technique du jo que son mouvement a pu beaucoup grandir. Beaucoup d’experts pratiquent dans un espace compact. Au regard de leur démonstration, nous ressentons généralement de la fatigue. Mais regarder Noro sensei procurait l’effet inverse. Nous nous détendions en l’observant. Son mouvement donnait de l’énergie.

Christian Tissier shihan, 8ème dan Aikido

En 1965 mon professeur de l’époque Jean Claude Tavernier, me conduisit un soir à la Gare du Nord en me disant : « Ce soir, tu verras ce qu’est vraiment l’Aikido ». J’avais 14 ans et notre pratique était davantage un genre d’Aiki-budo très sommaire. En arrivant au dojo, je réalisais que je n’avais jamais vu auparavant une telle ambiance de travail. Les pratiquants étaient en sueur, les chutes étaient incroyables. Personne ne parlait. Dans un coin le Maître, en seiza, immobile, restait muet. Son regard allait d’un groupe à l’autre, fronçant les sourcils à certains moments. J’étais très impressionné par cette ambiance particulière et nouvelle pour moi.

J’attendais néanmoins avec impatience de voir le Maître se lever et évoluer avec magie. Hélas la fin du cours arriva et se déplaçant à peine Noro Sensei démontra le kokyu ho avant le salut final. Je n’ai jamais su s’il avait été indisposé par notre présence et il me fallut attendre encore pour qu’il m’émerveille lors d’une démonstration à la salle Pleyel. Entretemps, Nakazono Sensei était arrivé à Paris non loin de chez moi et notre rencontre suivante avec Noro Sensei eut lieu à l’Aikikai de Tokyo en 71 ou 72. Notre relation plus intime a pris forme bien plus tard. J’ai le sentiment que de cœur à cœur nous étions proches.

John Trévor, Instructeur d’Aikido en Angleterre

Lorsque Maître Noro vint en Angleterre au milieu des années 60, j’étais encore adolescent. Il dégageait une grande gentillesse comparé aux autres Maîtres de Budo que nous avions l’habitude d’accueillir. Il aimait résider chez mes parents, et ma mère ne cessait de me dire à quel point il était gentleman. Durant les stages, il avait l’habitude de montrer quelques mouvements de Judo aux enfants avant le début des cours pour adultes.

A sa proposition, je le rejoins à Paris pour me consacrer à l’Aikido. A mon arrivée, je découvris qu’il sortait d’un grave accident de voiture.

Nous logions au nord de Paris dans une petite chambre. Au quotidien, j’avais pris l’habitude  de m’entraîner avec des jo en fer pendant qu’il faisait des plans sur des feuilles à carreaux, en fumant et en buvant du café. Puis nous nous promenions jusqu’à ce qu’il soit temps qu’il enseigne dans différents établissements. Lorsque le cours était fini, nous retournions à la maison où il m’apprenait à cuisiner à la façon japonaise ce que je faisais chaque jour, excepté le mercredi où nous allions au restaurant couscous Chez Bébert. Tous les soirs, il me laissait m’occuper de son bras endommagé et à mesure que je m’améliorerais, il me montrait ces petits détails qui constituaient les techniques. Après cela, j’ai un fort souvenir du Grand Festival d’ouverture de l’Aikikai de Paris, au dojo de la rue Constance, puis de la rencontre avec Odyle à Fréjus.

Dominique Balta, enseignant d’Aikido et assistant de Maître Noro dans les années 60 et 70

Je remercie Maître Noro pour sa réelle générosité. Avec lui j’ai appris à apprendre.

Parfois nos entretiens portaient sur la signification des idéogrammes utilisés par le Budo. Grâce à ces conversations, je me suis orienté vers une compréhension plus juste des termes traditionnels japonais et chinois. Ces termes sont souvent très anciens. J’ai compris que la dénomination juste et précise favorise un savoir-faire précis et qu’une traduction injuste des termes conduit à la déviation des intentions et à la désorientation sur la Voie.

Georges Lamarque shihan, doyen des Instructeur auprès de Maître Noro

Il faut dire que sa présence était vraiment différente à l’époque où nous pratiquions l’Aikido au dojo de la rue Constance, oui vraiment.

La façon dont il transmettait m’a beaucoup travaillé. Il y avait un côté bon enfant ou plutôt le côté souriant et détendu de l’homme qui est heureux de vivre. Le message est là. Il était aussi attentif à ce que chacun ne se prenne pas trop au sérieux mais soit là. Tous ceux qui ont compté et calculé sont passés à côté de quelque chose de fort. C’est la joie et le bonheur qui comptent.

Il m’a confirmé des données que j’avais prises ailleurs mais qui étaient mal installées. Il m’a donné un sens de l’engagement, un sens du respect de moi-même, d’être droit. Son outil c’était le corps. Un formidable purificateur. Il nous prenait, tout dégrossi ou mal dégrossi que nous étions et nous refaçonnait. Il nous faisait développer cet instinct de respect juste je dirais. Pas de simagrées pour rien.

Une fois, il m’a dit, ça ne va pas vous. Je ne m’en rendais pas compte mais je venais au dojo avec mes soucis. Il m’a dit : « Ça ne va pas vous, vos épaules ». Je n’ai jamais oublié cela. Maintenant, je me tiens autrement. C’est curieux ça. Il ne fallait pas le montrer. Il m’a dit que Maître Ueshiba ne montrait jamais et qu’il était pourtant passé par des passages de souffrance importants.

Sa recherche était l’unité. La pureté dans l’unité. Celle d’un engagement total et d’une intention pure. C’est ce qu’il recherchait tout le temps. Il nous a raconté qu’il ne l’avait trouvé qu’une ou deux fois. C’est curieux ça aussi, car cette expérience s’était aussi présentée à son Maître nous a-t-il dit.

Gisèle de Noiret, Instructrice d’Aikido de l’Institut Noro et pilier de la fondation du Kinomichi (témoignage de 2014)

La première fois que j’ai rencontré Maître Noro, j’étais avec Marie-Thérèse et nous sommes venues assister à cette démonstration d’Aikido au Marcadet Palace en 1970. J’étais curieuse alors je suis allée prendre des places. Sur place, Maître Noro est arrivé sur scène. Avec son  grand sourire, il a commencé sa démonstration et a soudainement projeté son partenaire en élevant ses deux bras en l’air! Avec Marie-Thérèse, nous nous sommes tout de suite retournées l’une vers l’autre en nous disant: « Voilà. Il fait l’expiration vers le haut. » A l’époque, tous les arts du mouvement expiraient profondément vers le bas. Pas une n’expirait vers le haut. C’est cela qui nous a accroché.

Daniel Toutain, assistant de Maître Noro dans les années 70, fondateur du Wanomichi

Maître Noro nous enseignait l’essentiel. Il ne s’attardait pas sur les détails techniques. Il nous encourage ainsi à nous ouvrir, à chercher, à nous sentir par nous-mêmes. J’ai en mémoire cette anecdote drôle du jour où j’ai un peu transgressé la règle en allant lui demander un détail technique. Je voulais savoir quel était le rôle précis de chaque main dans l’utilisation du sabre. Il fait mine de réfléchir un instant et me dit: « Encore deux ans de pratique ».

Alain Bonnefoit, Artiste peintre et disciple depuis 1970

Quelque chose me fascinait. C’était de l’ordre de la prestidigitation. Il se tenait debout, les pieds enracinés, tendait son bras puis nous demandait de le plier. Personne n’y arrivait. Il y avait aussi ce moment lorsqu’il nous a demandé de soulever sa jambe. Il faut dire que les hakama du dojo étaient bien entraînés et solides. Lorsque j’essayais sûr eux, je les balançais instantanément. Mais Maître Noro restait soudé au sol. Il nous disait, allez-y, soulevez ma jambe. Alors nous le prenions à tour de rôle par la cheville, mais personne ne le faisais pas bouger. C’était insensé.

Jean Paul Ginet, hakama de Kinomichi

Dans ses premières années à Paris, Maître Noro nous raconta qu’il eut une fois l’occasion d’être invité à dîner par Georges Oshawa, le fondateur de la Macrobiotique. Quelle ne fut pas sa surprise de trouver sur la table en arrivant une bouteille de whisky de sa marque préférée et une assiette de couscous, qui était devenu à Paris l’un de ses plats favoris. Son hôte s’était enquis auprès d’amis communs de ses préférences alimentaires. Maître Noro ne cacha pas sa déception : il était venu pour découvrir la Macrobiotique, une façon nouvelle et différente de s’alimenter. « Mais non ! lui répondit Georges Oshawa. C’est ça la Macrobiotique : boire et manger ce qu’on aime. »

TEMOIGNAGES DE LA PERIODE DU KINOMICHI – Depuis 1979

Odyle Noro-Tavel, épouse professionnelle de Maître Noro Masamichi, instructrice d’Aikido depuis 1969 et de Kinomichi

Je suivais le cours de Lily Erhenfried rue Froidevaux depuis quelques temps quand elle s’est approchée de moi et m’a dit : « Vous êtes bien la femme de Maître Noro ? Vous lui direz que je veux le voir ! » Elle avait environ 84 ans. Maître Noro me voyait répéter, le soir, des exercices de Lily Ehrenfried pendant qu’il regardait sa sacro-sainte télé. Il a donc accepté facilement de prendre rendez-vous avec elle et ce fut une sorte de coup de foudre. Au bout de deux heures d’entretien, il a annulé ses cours particuliers prévus ce jour-là au Dojo pour finir l’après-midi auprès d’elle. Il lui a tout donné et elle lui a tout donné.

Elle a accepté de venir enseigner sa méthode, chaque semaine, pendant plusieurs années rue des Petits Hôtels puis au dojo de la Rotonde.

Un soir, tardivement, nous sortions du dojo de la rue des Petits Hôtels quand, freinant brutalement à un feu rouge, il déclame, « Ki-no-mi-chi : qu’est-ce que tu penses ? » Je me souviens parfaitement de cet instant. Michi, notre quatrième enfant, encore bébé siégeait à l’arrière de la voiture et je l’ai regardée avant de répéter « Ki-no-mi-chi » et de lui demander ce que cela signifiait. Pour moi, il y a vraiment eu un arrêt sur images, l’apparition d’une coupure, d’un avant et d’un après. « Ki l’énergie, no la préposition, michi la voie, le chemin. »

Je savais dès cet instant, pour avoir déjà suffisamment côtoyé ce monde des arts martiaux à ses côtés, que cela serait très difficile. A cette époque, les nouveaux inscrits cherchaient à pratiquer l’Aïkido de Maître Noro et à la réception du Dojo, il fut insupportable d’essayer d’expliquer les raisons de ce changement ! Ce fut réellement très difficile. En voulant créer sa méthode, Maître Noro allait perdre beaucoup d’élèves, beaucoup d’énergie. Ça faisait peur mais c’était inéluctable : on n’empêchait pas Maître Noro de réaliser ce qu’il avait décidé. Il avait choisi le schéma le plus difficile mais c’était sa voie, j’avais une immense confiance en ce qu’il faisait même si j’avais l’intuition que ce serait dantesque.

Sabine Pfeffer, pionnière de la méthode Feldenkrais

En 1985, ma mère Myriam Pfeffer et moi, avons rencontré Maître Masamichi Noro, au dojo de la rue de Logelbach. Ma mère avait consacré sa vie à faire connaître en France et dans le monde la méthode de Moshé Feldenkrais, et c’est dans ce dojo que nous nous sommes établies.

Odyle Noro-Tavel nous fît un accueil si chaleureux que je ne l’ai pas oublié. Nous eûmes alors l’occasion d’échanger un peu sur nos pratiques et nos enseignements, et je garde en mémoire la façon chaleureuse dont Maître Masamichi Noro est venu nous raconter comment sa pratique avait évolué, en mariant ses connaissances des traditions de l’Extrême – Orient et de l’Occident.  Il soulignait notamment, pour la pratique du Kinomichi, l’importance de l’affinement de l’aptitude à sentir. Et je me souviens combien j’étais émue par l’intensité de sa présence.

Georges Lamarque shihan, Instructeur de l’Institut Noro depuis 1968 et Instructeur Doyen du Kinomichi

Le talon s’est soulevé mais ce changement est trop évident. A partir de ce moment, il y avait une prise en compte de tout le corps, des talons à la nuque. Tout le reste devait être souple et sans crispation. Surtout pas de raideurs ! Nous recherchions des étirements illimités du corps vers l’avant et vers le ciel, des positions globales du corps, ouvertes vers l’infini.

Raymond Murcia shihan, judoka depuis 1947, Aikidoka puis instructeur pionnier du Kinomichi, pionnier de l’Eutonie (témoignage au décès de Maître Noro en 2013)

Il a tout intégré grâce à la pratique du Kinomichi. Beaucoup sont partis, certains sont revenus, et d’autres n’ont jamais intégré et digéré ce travail dans lequel s’engageait Maître Noro. C’est ceux-là qui feront mal sur le tatami. Beaucoup ont suivi Maître Noro car il était comme leur idole de l’Aikido. Alors les apports n’ont pas été admis car ils n’ont pas fait personnellement cette rupture qu’à fait Maître Noro.

Bien sûr, lorsqu’on le connaissait, on ne pouvait que le suivre. Il était un modèle du monde martial et de sa tradition. Mais peu ont compris qu’il y avait une dialectique entre Maître Noro créant le Kinomichi, le Kinomichi se créant et créant Maître Noro. C’est une suite comme je les appelle en Eutonie de transformations silencieuses. Il n’y a jamais de coup d’éclats, du type de l’homme qui arrive un beau matin et disant que maintenant ce serait comme ça.

Tout s’est passé petit à petit. Le sexy, la spirale, le sourire, ce qui a été pour lui des fondamentaux qui pour lui prenaient corps. Il y avait le contact, le contact à distance, la présence, l’ouverture et le cœur.

Nguyen Thanh Thien, Instructeur d’Aikido, de Kinomichi, de sabre, fondateur de l’Aikido Ringenkai

Noro sensei a créé le couple manières-formes, dont chaque face exprime respectivement l’intériorité et l’extériorité, l’invisible et le visible. La tension entre ces deux pôles maintient une création continue. Elle fonde le rituel tel que le conçoit l’Extrême-Orient. 

Robert Lediraison, disciple d’Aikido puis de Kinomichi

« Un jour, lors d’une réception le Shogun Tokugawa, reçut en cadeau un tigre. Devant ses invités il demanda à son maître d’armes d’entrer dans la cage. Celui-ci, ne pouvant refuser ce défi, ouvrit la cage, ses yeux fixés sur le félin, et son sabre à demi sorti. Le tigre sentit le danger, recula et se réfugia dans un coin de sa cage. Le moine Takuan qui se trouvait là, voulut relever le défi. A l’entrée de la cage, il cracha dans sa main et avança d’un pas léger, en totale confiance, sa main tendue vers le tigre comme pour lui présenter une offrande. Celui-ci, surpris et décontenancé, recula jusqu’au fond de sa cage. Voilà, c’est cette voie là que j’ai choisie ! » s’exclama Maître Noro. « Exprimez Joie ! », « Sourire ! » et « Montrez dents ! » Par ces exclamations, Maître Noro a donné une marque singulière à la pratique du Kinomichi.

Hubert Nègre, disciple d’Aikido puis de Kinomichi

« Energie traverse le mur », disait-il. Il s’agissait de projeter l’énergie vers l’infini. Je l’entends aussi parler de son intention que le Kinomichi fasse le tour de la terre, comme l’Aïkido, parti d’une poignée de disciples au dojo de Maître Ueshiba qui s’est répandu tout autour du globe. Se faire du bien et faire du bien à ce pratiquant inconnu à chaque fois que nous changeons de partenaire. Grâce à la création de Maître Noro, le dojo est un lieu où, loin des solitudes existentielles de la vie moderne, la rencontre est possible.

Dr Francis Rouam, disciple de Kinomichi

Maître Noro affublait la plupart des pratiquants de surnoms: Picotin, Ma, Concurrente, Noro couché, Grosse poitrine, mon Médecin, Madame Pied, Madame Ikebana, Financier, Polytechnique, Philosophe, Vieillard, Vieux Garçon, Bon fonctionnaire, Tricheur, mon Nul, Monsieur Blanc, Air France, Vénérable, Roi du rock, Grande Aiguille (votre serviteur), etc. Au dojo, l’intimité était non seulement collective, mais également individualisée.

Maître Noro, qui connaissait des centaines et des centaines de techniques attendait que nos mouvements se réalisent hors de tout savoir constitués, presque en quasi improvisation. Il testait notre aisance à laisser le corps se mouvoir spontanément selon la logique Terre-Ciel, en laissant se créer et s’ouvrir l’espace avec musicalité. Pour lui, la fascination par la technique était de l’ordre de l’illusion, et il ne cessait de répéter à l’envie que le plus grand danger dans la pratique était l’illusion.

Il donnait fort peu d’explications théoriques, et ses indications pratiques se résumaient à quelques formules princeps: espace, ouverture, accueil, spirale, Terre à Ciel, ou ses fameux 5 S. Lorsqu’il tentait, au début, de définir un peu formellement la différence entre l’Aikido et le Kinomichi, il disait volontiers que dans le premier cas le Ki émanait du hara, alors que dans le Kinomichi, c’était un mouvement de la Terre vers le Ciel.

Maria Foucras, disciple d’Aikido puis de Kinomichi, doyenne du Korindo dojo

E S P A C E était un conseil fréquent pendant les cours. Je me souviens que l’on entendait : «  trop de bras », « trop dur », « geste pas juste », «tout le corps », « cassez pas », « changez de partenaire », « répéter, répéter, répéter » le tout ponctué bien sûr de « sexy » et de « sourire »

Père Jacques Breton, prêtre catholique, disciple de Graf. Durkheim, pratiquant quotidien de zazen, instructeur de Kinomichi, fondateur du Centre Assise (témoignage en 2014)

J’ai été présent au cheminement de Maître Noro, et particulièrement au passage de l’Aikido au Kinomichi. Quand je rentrai de l’entrainement en Aikido avec Maître Noro j’avais toujours le dos cassé. Alors je me disais « Continue », et à chaque fois je revenais et mon dos continuait à en souffrir. Lorsque Maître Noro a fait évoluer sa pratique, la douleur s’est estompée et j’ai découvert à quel point auparavant nous pouvions être prisonniers de la technique. 

Maître Noro a complètement transformé l’approche. Nous ne sommes plus au service de la technique mais c’est la technique elle-même qui se met à notre service pour nous aider à nous construire, à nous développer pour progressivement devenir ce que nous sommes.

La pratique Kinomichi est un chemin. Un chemin de libération et de justesse. L’engagement de tout son être dans le geste pour être petit à petit présent à soi-même. Je vois toujours cette image de Maître Noro qui nous regardait d’une mine grimaçante comme pour dire que le geste n’allait pas. L’ego nous faisait dire que pourtant là, c’était juste. Mais il disait « Non, non. » car il sentait bien qu’au fond, c’était encore la technique qui agissait.

Sylvette Douche, secrétaire durant 25 ans de la Fédération Française d’Aikido Aikibudo et Affinitaires FFAAA

« Je garde au fond de moi le souvenir d’une soirée au Paradis Latin où, sur scène, ce jour-là, avec ses mimiques, ses grimaces et sans prononcer un seul mot, toute une salle hilare a ovationné, non pas une légende de l’Aïkido, mais un homme qui, sans peur du ridicule, tel Charlie Chaplin, a pu voler  la vedette à l’artiste qui l’avait choisi parmi les spectateurs pour son sketch. Quelle pince sans rire ! Mais aussi quelle humilité, cette autodérision, cette façon bien à lui, avec ses yeux pétillants de malice, de ne pas se prendre au sérieux ! Mais quelle leçon aussi ! »

Mots de fermeture du livret – Extraits d’un enseignement de Maître Noro en stage d’été à Salins les bains en 2003

J’ai envie d’aller au sommet de la montagne mais il y a des nuages et quelques fois je perds mon chemin. Je cherche où est mon chemin et votre présence me donne de la force. Si vous n’étiez pas là, peut être serai-je découragé, ainsi vous m’aidez beaucoup en étant là à côté de moi. Certains d’entre vous m’attrapent les pieds et me retiennent. Ils m’empêchent d’avancer. Ceux-là ce n’est pas nécessaire qu’ils restent et comme je n’aime pas me retourner je leur donne des coups de pieds.

Le Kinomichi finalement ce n’est pas ma création mais une création de l’Homme. Regardez les bébés, la conscience du mouvement est déjà là. La spirale du bébé se perd à mesure qu’il devient adulte. Ne nous arrêtons pas. Ne lâchez pas votre recherche pour garder cette spirale jusqu’à votre mort. C’est la liberté de notre vie.

Je suis encore émerveillé. Tellement de choses sont à découvrir. Nous sommes des chercheurs. Nous passons un message aux autres générations qui le porteront elles-mêmes aux générations futures. Ainsi nous continuons. Mais aujourd’hui, je ne peux pas véritablement vous accompagner avec les mots car ils limitent cette transmission.

Qu’y avait-il avant le bébé? Et encore avant cela? Il y avait un lien avec le commencement. Maître Ueshiba disait je vais avec le commencement de l’univers. Dans notre vie d’adulte souvent nous l’oublions. Il nous faut beaucoup de courage et ensemble nous avançons. Cette chaine à laquelle nous appartenons doit continuer.

TEMOIGNAGES PARTAGES SUR SCENE A LA SOIREE HOMMAGE LE 1 AVRIL 2019

Maître Maxime Delhomme, président de la Fédération Française d’Aikido Aikibudo et Affinitaire pendant 25 ans

Partageons un moment le merveilleux rire de Masamichi Noro. Des rires j’en ai entendu, mais le sien je ne l’oublie pas. C’était un rire d’épanouissement, de soulagement, comme une vague qui se débarrasse de son amertume en faisant jaillir une écume, une vague comme un rire a toujours une histoire. Celle à laquelle je pense est d’abord celle que ses enfants ont su reprendre, son Kinomichi.

Lorsqu’il a rejoint la fédération je l’avais remercié de venir avec cette création qui n’était en rien contraire à l’aïkido. Il était venu transmettre en France, quel aboutissement, là encore un épanouissement, une nouvelle fleur.

Aujourd’hui c’est autour de son fils que cela va continuer à grandir. Cela c’est l’écume au-dessus de la vague. Mais d’où venait cette vague ?

Le point de départ, le village natal, le Japon, tout ça, je le laisserai à d’autres même si j’ai quelques images en tête, je regarde le voyage, la maturation de la vague puisque tout s’est passé en bateau. Ecoutez bien gens d’aujourd’hui, six semaines de bateau et là encore au nom de toute la fratrie, grâce et élégance de Satchie qui a fait le voyage à l’envers en 42 jours et un film délicat, flux et le reflux de la vague, de l’histoire qui roule sur elle même, qui se nourrit d’elle-même pour éclater dans ce rire. Il paraît qu’il est arrivé assez fatigué à Marseille parce que c’est bien là que l’on arrivait autrefois, fatigué d’avoir dû faire tant de martiales démonstrations à tous les marins qui, on le sait, à part en Dieu, pour conjurer la mort, ne croient pas en grand-chose dans la vie.

Et pied à terre il a fallu encore en faire des démonstrations et des explications et des retournements et des esquives. Et après les mers que de routes. Il a bien fallu continuer à rire car tout n’était pas drôle, il y a même eu des moments où il n’y avait plus que le rire. Ne faisons pas dans la facilité de dire que du rebond on touche le ciel. Mais regardez, écoutez, pas plus la danse que le rire ne se sont éteints. Et c’est un bel héritage que vous savez faire vivre.
Alors rions.

Georges Lamarque shihan, doyen des Instructeurs auprès de Maître Noro

… A NORO SENSEI

               Invité, aujourd’hui, par Takeharu Noro à cette cérémonie du souvenir, je confie au vent du printemps quelques mots comme ceux contenus dans le Tao et qui se dispersent aussitôt prononcés pour nous rappeler la non-existence de ce que nous avons cru acquis.

               Cette fragilité des choses de la vie, vous en étiez si imprégné que cette conviction se manifestait dans vos gestes et dans votre parole, toujours revigorante. C’est, tout de suite, ce que j’ai ressenti en vous voyant la première fois.

               La base de votre enseignement a été, pour moi, synonyme de dérision qui constitue précisément la face peu identifiée du Taoïsme : Lorsque l’on croit avoir atteint le but, ce n’est plus le but ! L’adhésion à cette philosophie vous a conduit à devenir celui qui a su transmettre la vérité de O Sensei Ueshiba portant sur le sens exact des arts de la guerre.

               A partir de l’enseignement reçu de ce très grand Maître, vous avez été le plus jeune à proclamer le désir de paix d’un peuple qui avait connu le pire. Grâce à la création du Kinomichi vous avez apporté au monde des arts martiaux les éléments indispensables pour amener les pratiquants à accepter le caractère de leur époque qui est celui de la paix.

               Comment vous montrer notre reconnaissance alors même qu’un simple merci parait dépassé ?… A cette question  la réponse est simple et vous nous l’avez fournie vous-même par la valeur de votre engagement : Faisons Kinomichi !…

C’est ce que je fais au moment de co-signer cet hommage : Simone et Georges Lamarque, pour honorer la mémoire de celle qui m’a accompagné sur votre voie durant plus de trente ans et qui aurait eu sa place auprès de moi en ce jour sacré.